Sustainable Energy Insight | Construire des systèmes énergétiques résilients grâce à la coopération UE–Afrique
Dans cette édition de ESEIA Sustainable Energy Insight, Prof. Smail Zouggar, Professeur titulaire en génie électrique à l’Université Mohammed Premier (UMP) à Oujda, Maroc, revient sur les opportunités et les défis qui façonnent la transition énergétique du Maroc. S’appuyant sur l’expérience du projet EMERGE, il aborde la nécessité de développer des systèmes énergétiques résilients et flexibles, l’importance d’adapter la modélisation énergétique aux réalités locales, ainsi que la manière dont la coopération UE–Afrique peut évoluer vers un véritable échange bidirectionnel de connaissances et d’innovation. L’entretien se projette également au-delà du projet lui-même, en examinant les conditions nécessaires pour transformer les outils de recherche, l’expertise et les partenariats en ressources durables au service de la planification énergétique en Afrique.
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Invité : Prof. Smail Zouggar, Professeur titulaire en génie électrique, Université Mohammed Premier (UMP), Oujda, Maroc.
ESEIA: Le Maroc a réalisé des progrès considérables dans le domaine des énergies renouvelables, mais son système énergétique est également confronté à une demande croissante, à une électrification accrue et à un besoin de plus grande flexibilité. Selon vous, quel est le défi le plus important que le Maroc doit relever aujourd’hui pour construire un système énergétique résilient à l’horizon 2030 et au-delà ?
Prof. Smail Zouggar: Le système énergétique marocain est confronté à une demande croissante, passant de 18,7 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep) en 2014 à 25 Mtep en 2024, soit une augmentation de 33,7 %. Le taux d’accès à l’électricité, qui s’élevait à 97,3 % en 2014, devrait atteindre près de 100 % en 2026.
En 2009, le Maroc a adopté une stratégie énergétique axée principalement sur les énergies renouvelables, le développement de l’efficacité énergétique et le renforcement de l’intégration régionale.
Cette stratégie, mise en œuvre par le biais de programmes aux objectifs précis et soutenue par des réformes législatives et institutionnelles ciblées, a démontré son efficacité et sa pertinence, permettant au Maroc de devenir producteur d’énergie renouvelable, alors qu’il était auparavant entièrement dépendant des importations pour satisfaire ses besoins en combustibles fossiles. Le Maroc ambitionne de porter la part des énergies renouvelables dans sa capacité de production d’électricité installée à plus de 52 % d’ici 2030, 78 % d’ici 2040 et 87 % d’ici 2050. Cette nouvelle stratégie vise à exploiter le potentiel de l’énergie solaire, éolienne et hydroélectrique, ainsi qu’à explorer de nouvelles sources d’énergie telles que la valorisation énergétique des déchets (biomasse) et l’hydrogène.
Cette vision commence à porter ses fruits. Le Maroc a déjà démontré sa capacité à construire des installations de production d’énergie renouvelable à grande échelle : le parc éolien Noor Ouarzazate en est la preuve. Le taux de dépendance énergétique est ainsi passé de 94,6 % en 2014 à 87,5 % en 2024.
Pourtant, au-delà de cette impressionnante production verte, le système énergétique marocain a besoin d’une flexibilité accrue pour gérer l’intermittence des énergies renouvelables, sécuriser l’approvisionnement face à une pointe de consommation en hausse autour de 7620 MW en 2024, à une énergie nette appelée 45698 GWH, à une puissance installée égale à 12016 MW à un taux des énergies renouvelables dans la capacite installée de 45.30% en 2024 et intégrer sereinement l’objectif de plus de 52 % de capacités renouvelables d’ici 2030.
Le véritable levier de flexibilité au Maroc pour 2030 réside dans des actions coordonnées sur plusieurs fronts:
- Développer le stockage par pompage-turbinage (STEP), des batteries haute capacité et de l’hydrogène vert;
- Moderniser le réseau grâce à une exploitation intelligente et numérisée permettant une réponse en temps réel à la variabilité ;
- Améliorer les infrastructures gazières et thermique de pointe : le gaz naturel est une source d’appoint essentielle et facilement disponible pour répondre rapidement aux pics de demande, notamment en début de soirée ;
- Renforcement de l’interconnexion avec les réseaux voisins afin de permettre au Maroc d’exporter le surplus d’énergie renouvelable et d’importer de la capacité compensatoire en cas de besoin ;
- Promotion de l’autoproduction et des réseaux intelligents.
Le Maroc doit relever un défi complexe : comment intégrer une part toujours croissante de sources d’énergie renouvelables tout en maintenant un approvisionnement en électricité stable, fiable et compétitif, ce qui constitue le défi central de sa stratégie énergétique.
ESEIA: EMERGE repose sur la co-conception de modèles énergétiques qui reflètent les réalités techniques, économiques, environnementales et sociales africaines. Que vous a appris le projet pilote au Maroc quant aux spécificités que doit adopter la modélisation énergétique en Afrique?
Prof. Smail Zouggar: L’un des principaux enseignements tirés de l’expérience marocaine avec le projet EMERGE est qu’un modèle développé dans un contexte européen ne peut être transposé tel quel à un autre environnement institutionnel, économique ou énergétique, aussi avancé technologiquement soit-il. Son importance repose avant tout sur sa capacité d’adaptation aux spécificités du contexte dans lequel il est mis en œuvre.
On peut en tirer quatre principaux enseignements :
- Le premier concerne les données. Au Maroc, les données énergétiques peuvent être moins détaillées que celles généralement disponibles dans les pays européens. Par conséquent, les outils de modélisation doivent pouvoir traiter des données incomplètes ou hétérogènes et, surtout, mettre en évidence les incertitudes associées. La transparence quant aux limites des données est donc essentielle pour garantir la fiabilité des résultats.
- La deuxième leçon porte sur l’intégration des dimensions socio-économiques. La demande énergétique n’est pas uniquement déterminée par des normes techniques, mais aussi par les mécanismes de subvention, le pouvoir d’achat des ménages, la dynamique géographique et les liens étroits entre les secteurs de l’eau et de l’énergie, notamment par le biais du dessalement et du pompage pour l’irrigation. La prise en compte de ces liens est essentielle à l’élaboration de scénarios de politiques publiques réalistes et adaptés.
- Le troisième enseignement, probablement le plus important, concerne l’appropriation locale. La co-conception des modèles en collaboration avec les entités publiques, les organismes de réglementation, les agences gouvernementales, les universités et les centres de recherche n’est pas simplement une démarche participative ; c’est un facteur essentiel à la crédibilité, à l’utilité et à l’efficacité des outils. Lorsque les acteurs locaux comprennent leurs contraintes opérationnelles et les réalités du terrain au sein du modèle, ils sont plus enclins à examiner ses résultats de manière critique, à contribuer à son amélioration et, surtout, à l’intégrer à leurs processus décisionnels.
- Le quatrième enseignement sur l’adaptation du modèle aux obstacles et opportunités politiques. L’analyse des cadres réglementaires et des barrières politiques est une étape cruciale du projet. Le cas du Maroc a démontré que la création d’outils techniques ne suffit pas ; il est également essentiel de comprendre et d’intégrer le contexte politique afin de formuler des recommandations pertinentes. Des livrables spécifiques ont été élaborés pour recenser ces obstacles et proposer des pistes d’action adaptées à chaque pays participant, y compris le Maroc.
Cette expérience conduit à une conclusion plus générale : la modélisation énergétique doit être conçue non seulement comme un instrument d’analyse et de production de scénarios, mais également comme un levier de renforcement des capacités locales. La performance d’un modèle ne repose donc pas uniquement sur sa sophistication technique ; elle dépend également de la qualité des données, de la compréhension du contexte et des compétences disponibles pour l’utiliser, l’interpréter et le faire évoluer. Le modèle et l’expertise locale qui l’accompagnent doivent ainsi progresser conjointement afin de constituer un véritable outil d’aide à la décision au service de la transition énergétique.
Prof. Smail Zouggar: Les partenaires européens apprennent des contextes africains : Les sites pilotes africains (Maroc, Mali/Nigeria, Mozambique) ne sont pas de simples terrains d’application, mais des écosystèmes d’apprentissage d’apprentissage où ils découvrent les réalités locales, les obstacles politiques et les opportunités. Ce retour d’information est essentiel pour adapter les outils et les méthodologies.
La relation devient pleinement constructive lorsque les partenaires européens perçoivent les sites pilotes africains non seulement comme des bénéficiaires d’outils et de solutions développés ailleurs, mais aussi comme de véritables environnements d’apprentissage et d’innovation, capables de fournir des enseignements directement applicables aux défis auxquels l’Europe sera elle-même confrontée.
Le Maroc constitue un exemple particulièrement pertinent à cet égard. Son système électrique se caractérise par une forte proportion d’énergies renouvelables variables, un chiffre qui devrait continuer à augmenter, tandis qu’il est confronté à d’importantes contraintes de financement et d’investissement. Ce contexte incite fortement à privilégier les solutions décentralisées, flexibles et numériques, plutôt que la reproduction systématique des structures centralisées et gourmandes en capital historiquement développées en Europe.
Cette expérience revêt une importance croissante dans le contexte de la transition énergétique européenne. Les réseaux européens doivent intégrer des quantités toujours plus importantes d’énergies renouvelables variables, tout en tenant compte des contraintes croissantes pesant sur les capacités d’investissement. Dans ce contexte, les enseignements tirés au Maroc, et plus largement en Afrique, peuvent apporter des éclairages précieux sur l’innovation rentable : concevoir des solutions résilientes de stockage et de gestion de la demande adaptées aux infrastructures aux ressources financières limitées ; développer des structures énergétiques modulaires ; et renforcer la résilience locale grâce aux communautés énergétiques et aux micro-réseaux.
Le partenariat devient véritablement bidirectionnel lorsque la science et les connaissances circulent dans les deux sens : lorsque l’expertise acquise à Oujda-Maroc en matière de résilience rentable, d’adaptation au changement climatique, de solutions décentralisées et de gestion des réseaux locaux contribue à enrichir la réflexion européenne, de même que les normes techniques, les méthodologies de planification et les outils de modélisation européens contribuent au développement des systèmes énergétiques marocains.
Dès lors, l’enjeu n’est plus simplement de transférer des technologies ou des méthodologies du Nord vers le Sud, mais bien de construire un espace partagé d’apprentissage et d’innovation, où les contraintes spécifiques de chaque région deviennent un terrain d’expérimentation et où les enseignements tirés profitent à tous les partenaires.
Prof. Smail Zouggar: L’accès libre aux logiciels constitue une condition nécessaire, mais il est loin d’être suffisant pour garantir leur pérennité et leur diffusion. De nombreux outils développés dans le cadre de projets de recherche tendent à disparaître à l’issue du cycle de financement, non pas en raison de leurs limites techniques, mais faute de compétences locales capables d’en assurer la maintenance et l’évolution, ou encore parce qu’aucune institution n’a été identifiée pour en assurer durablement la gouvernance et l’hébergement.
Pour garantir la pérennité et la large diffusion des Outils EMERGE, trois conditions essentielles semblent nécessaires :
- Premièrement, le renforcement continu des capacités est essentiel. Des programmes de formation devraient être mis en œuvre à l’intention des ingénieurs des installations, des organismes de réglementation, des planificateurs et des enseignants afin de développer les compétences locales nécessaires à l’utilisation, à l’interprétation et à l’adaptation des outils. Cette expertise ne devrait pas se limiter au consortium du projet, mais être progressivement transférée et normalisée afin d’inclure les organisations qui utiliseront ces solutions à long terme.
- Deuxièmement, il est crucial de disposer d’un organisme d’accueil institutionnel pérenne. Après la fin du projet EMERGE, la boîte à outils devrait être hébergée par une institution : une université, un centre de recherche, une autorité régionale ou une entreprise nationale du secteur de l’énergie. Cette institution devrait avoir un mandat clairement défini et, idéalement, allouer des ressources à la maintenance, à la mise à jour des données et au développement des fonctionnalités.
- Troisièmement, une réelle accessibilité pour les utilisateurs non spécialistes. La pérennité de l’outil dépend également de sa facilité d’utilisation par les non-experts qui l’ont développé. Cela requiert une documentation claire et accessible, disponible dans les langues réellement utilisées par les planificateurs et les professionnels de terrain, des hypothèses et des normes par défaut adaptées aux contextes africains, ainsi que des interfaces conviviales ne nécessitant pas de compétences avancées en recherche opérationnelle ou en modélisation mathématique.
La combinaison de ces trois dimensions – capacités locales, cadre institutionnel et accessibilité – est essentielle à la transformation durable de la boîte à outils. L’objectif n’est plus seulement de produire des résultats de recherche à la fin du projet, mais de bâtir une infrastructure durable pour soutenir la planification énergétique. Ainsi, la boîte à outils peut devenir une ressource indispensable pour les décideurs, les planificateurs et les gestionnaires de réseau, à l’instar des logiciels de simulation et de gestion des flux d’énergie qui sont devenus des outils standards pour l’exploitation des réseaux électriques.
ESEIA: Au-delà de la fin du projet EMERGE, à quoi ressemblerait, selon vous, une réussite dans cinq ans, tant pour le Maroc que pour la coopération Afrique–Europe? Que faudrait-il mettre en place pour que les connaissances, les outils et les réseaux créés dans le cadre d’EMERGE continuent à se développer et puissent être reproduits dans d’autres systèmes énergétiques africains?
Prof. Smail Zouggar: Le succès ne doit pas se mesurer uniquement à la disponibilité des outils développés dans le cadre du projet EMERGE, mais aussi à leur intégration dans les pratiques de planification énergétique, les capacités institutionnelles et la coopération à long terme entre l’Afrique et l’Europe.
Pour le Maroc, le succès signifie l’utilisation systématique des connaissances et des outils développés grâce à ce projet par les institutions publiques, les services publics, les organismes de réglementation et les universités afin d’évaluer les scénarios énergétiques, de planifier l’intégration des énergies renouvelables, de prioriser les investissements, de mettre en œuvre des programmes de formation continue et d’évaluer les impacts techniques, économiques et environnementaux des différentes options.
En Afrique, les systèmes énergétiques sont diversifiés et variés, mais nombre d’entre eux sont confrontés à des défis communs, notamment des capacités d’investissement limitées, une demande d’électricité en forte croissance, un potentiel important en énergies renouvelables, des réseaux électriques fragiles ou saturés, des lacunes en matière de données et la nécessité d’élargir l’accès à l’énergie tout en maintenant des prix abordables. Par conséquent, les outils doivent être conçus avec une flexibilité suffisante pour intégrer la diversité des contextes nationaux, des ensembles de données et des dispositifs institutionnels.
Pour garantir une coopération fructueuse entre l’Afrique et l’Europe, un partenariat à long terme axé sur le partage des connaissances et l’innovation est essentiel. Les institutions européennes doivent continuer d’apporter leur expertise en matière de modélisation, de planification de réseaux, d’organisation et de transformation numérique, tandis que les partenaires africains doivent renforcer leur expérience pratique et leurs travaux de recherche scientifique.
En savoir plus sur le projet EMERGE: https://emerge4green-africa.eu/


